ciné passion 3

JE ME DISSIMULAIS DERRIÈRE L’OBJECTIF POUR EXISTER AVEC EUX.

J’ai écrit et réalisé une dizaine de films courts, d’une durée de trois à trente minutes.
J’ai commencé avec un caméscope semi-pro que je pouvais caler sur mon épaule. Et même si je m’étais déjà initiée à la photographie, c’est avec une caméra que je me sentais le « cran » – cachée derrière mon viseur avec zoom, de m’approcher de ceux que je filmais.


Il suffisait que je les vise et je pouvais LES VOIR MIEUX; c’est-à-dire avec le cœur, avec « MON DÉSIR – psychanalytiquement parlant « avec ce que j’étais réellement ».  Donc SANS MON MASQUE, SANS LES CONVENTIONS NI MES CRAINTES, QUI EMPECHENT D’ATTEINDRE L’ESSENTIEL.
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Pas étonnant que certaines personnes levaient la main par réflexe comme pour se protéger, en lançant la boutade classique : « Arrête, je ne suis pas beau ! »  ou « pas belle ! » À mon sens, c’est plus un questionnement qu’une affirmation. Je n’aimais pas trop me glisser dans cette « excuse », cette petite faiblesse humaine, mais malgré les réticences de certains, je persistais à continuer de filmer, cela me renvoyait à mon propre manque d’assurance. J’étais persuadée, par-delà les doutes ordinaires, que le regard guérissait de tout !

La caméra était ma lorgnette, mon scalpel mais aussi ma caresse ; LA DOUCE ATTENTION DU REGARD. Je crois que LA CAMERA PERMET CE LANGAGE MUET ET MYSTERIEUX ENTRE CELUI QUI FILME ET CELUI QUI SE LAISSE FILMER.

Les photographes savent bien de quoi je veux parler. Heureusement, mes proches finissaient par se laisser filmer. Puis je réalisais les fictions avec des non-comédiens et des connaissances de mon entourage qui finissaient pas se prendre au jeu.

Aujourd’hui encore, je reste touchée par la confiance que certains me donnaient. Et tout récemment, je trouvais même extraordinaire que des comédiens professionnels, dont c’est pourtant le métier, se laissent filmer.
Certains acteurs, plus intuitifs que d’autres, savent même qu’un photographe naturellement « amoureux », ne restera pas en surface, et ira chercher à révéler quelque chose de plus subtil, de « sous-jacent » dont il aura besoin.

En effet, JE RÉALISE ENCORE DES FILMS PAR UN BESOIN DE CONNEXION, pour utiliser un beau terme à la mode. Et il y a de quoi s’étonner qu’un appareil photographique, qu’une photographie même, puisse opérer ces révélations.
A l’époque, j’utilisais ce processus avec une gratitude infinie, aujourd’hui cela me fascine encore plus. LE « REGARD », TOUT COMME LE DÉSIR HUMAIN EST INFINI. IL RÉVÈLE L’INFINITUDE DU MONDE. IL RÉVÈLE SES POSSIBLES. Le regard les encourage. Il participe à cette création.

Mes premiers plans tournés jadis – cela me paraît si lointain aujourd’hui, étaient à mon sens les plus beaux, parce que c’était comme on dit « les tous premiers ». Mon regard était naturellement magnétisé par ce que je captais dans l’objectif.

Regarder le monde à l’œil nu ne pouvait me fasciner autant et ma mère, qui m’aimait il faut que je le précise, n’a jamais cessé de m’interpeller : « Mais qu’est-ce que tu filmes?! Il n’y a rien à filmer… pose donc cette caméra et fais quelque chose de plus utile… tu es devenue folle… qu’est-ce que tu mijotes encore !?».  Elle essayait de me suggérer sa vision des choses. Il est vrai que j’étais passée assez soudainement, d’un caractère réservé et absent du monde à la prétention de réaliser des films… J’avais vingt ans, elle ne comprenait pas.

Je m’étais trouvé une passion personnelle, « égoïste » qui me permettait d’agir tout en observant. La page de la contemplation passive du monde était tournée. Et je m’étais débrouillée toute seule.

Ensuite, certaines personnes impliquées ont regardé ce que j’enregistrais et n’ont plus rien dit. Mes films étaient des plus étranges, mais j’ai senti qu’incontestablement je parvenais à capter avec la caméra ce qu’on ne remarque pas aussi bien avec nos seuls yeux. Pour moi, c’était déjà énorme. Je parvenais à montrer ce que je ressentais. Ma mère pourtant continuait, elle, à m’interpeller dès qu’elle me voyait l’œil rivé au viseur.
Comment lui expliquer à l’époque que:
Filmer les gens c’était comme fusionner avec eux. Que je ne filmais jamais ceux qui m’étaient indifférents. C’était ma façon d’aimer, d’accepter du moins l’existence de « ces  autres-là », d’abolir pendant un court moment la distance, parfois les fossés, qui nous séparaient.

Quand l’objectif « isolait » ou « prélevait » la personne de son environnement, s’établissait une relation très particulière entre elle et moi qui devenait une intimité assez extraordinaire et que je vivais assez intensément.

A mon âge, j’étais encore maladivement timide, filmer était une façon de me rapprocher de ce qui m’entourait, cela me faisait un bien fou, me rendait ma joie et mon humanité – j’avais trouvé un moyen de me relier à mon goût, à mon « appétit  des autres », qui avait été contrarié par je ne sais quelle force obscure. Peut –être encore ma mère. Bref, je me sentais libérée, légère, à ma place, dès que je filmais, et cela n’a jamais cessé depuis.

Ce fut  le temps du caméscope permanent. Je filmais presque du matin au soir, et comme ma mère continuait toujours – même de plus en plus, de me questionner jalousement :

 « Pourquoi diable tu filmes des trucs sans intérêts !? … », je me sentais sur la bonne piste.


J’ai toujours remarqué que les enfants dans l’innocence de leur existence savent très bien fixer librement et longuement les gens, immobiles et comme absents, un peu comme des « demeurés ». Je plaisante mais c’est très évocateur de leur liberté et de leur besoin naturel de vivre avec les autres. De chercher à faire lien avec les autres en restant juste là, immobiles, les capteurs en alerte. A chaque fois que je fixe le monde, dissimulée derrière mon objectif, j’ai l’incroyable impression et plaisir de voir ce qui m’entoure pour la première fois. Et je le vois réellement différemment. Cela me plaît à un point jubilatoire.
Les bons photographes sont-ils restés des demeurés ? Demeurant là, ici et maintenant.

Ma mère ne pouvait ignorer qu’il y avait de l’amour dans mon regard, même si elle faisait semblant de ne pas savoir.
Jusqu’au jour où je lui ai fait un petit film parlant d’elle, très particulier ( j’en parlerai ou même le montrerai – un film de 4 minutes).
À cette époque, le besoin de quitter ma mère –  au sens figuré – m’a donc fait passer naturellement et très vite à la deuxième étape de ma passion : Le MONTAGE

LE MONTAGE PERMET DE SURLIGNER LES IMPRESSIONS SUR LESQUELLES ONT VEUT METTRE L’ACCENT.  On essaie de s’affirmer dans la narration.
C’est comme cela que cela a donné mes premiers films – j’aurai le plaisir d’en parler dans un prochain épisode consacré – (ciné passion : LES PRODUCTIONS).

Dans tous les cas, même si je ne suis pas passée tout de suite à une narration classique, le montage fut l’outil supplémentaire pour assurer une communication.
PAR RAPPORT A LA SEULE CAPTATION D’IMAGES, CONTEMPLATION DU MONDE RÉEL, LE MONTAGE EST UN FRANCHISSEMENT SUPPLÉMENTAIRE VERS L’AFFIRMATION DU DÉSIR – c’est-à-dire – DE SON RAPPORT AU MONDE.

Et celui-ci est multiple. Comme j’ai pu le découvrir, pour moi, par mes réalisations.

Agnès VARDA a déclaré dans une interview : « Je ne filme pas pour filmer, je filme quand il y a quelque chose qui m’interpelle. »

Il est intéressant de souligner ce phénomène de création et ce qui nous y pousse.

Moi par exemple, il me semble que JE RÉALISE UN FILM, NON LORSQUE J’AI QUELQUE CHOSE À DIRE, PLUTÔT LORSQUE J’AI QUELQUE CHOSE À DEMANDER.
Cela va plus loin à mon sens que de simplement questionner, la « DEMANDE » est un terme adéquat dans le sens de TENTER D’OBTENIR, certes une meilleure connaissance, mais dans le but d’AGIR sur le réel EN CONSCIENCE, en CONSÉQUENCE ;

Je DEMANDE d’avoir une action harmonieuse sur, et avec ce qui m’entoure.

Le cinéma n’est donc  pour moi ni anodin ni superficiel. Aujourd’hui ma mère n’est plus… Comme j’aurais aimé regarder avec elle des films qui comptent !

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