ciné passion 1

« Cinéma rebelle »

MA PREMIERE EXPÉRIENCE CINÉMATOGRAPHIQUE

J’avais environ treize ans, et je n’appréciais jusque-là que les films de divertissement. Films comiques ou policiers, histoires invraisemblables, cascades de voitures. Voilà tout ce qui m’intéressait.

A l’époque où les programmes de la télévision française rassemblaient toute la famille au salon, mes parents plutôt très somnolents en début de soirée abandonnaient le film toujours très tôt et me laissaient me coucher à n’importe quelle heure .

C’est ainsi qu’en traînant très tardivement sur les trois seules chaînes de l’époque, je tombais sur l’annonce du CINÉ-CLUB, et le nouveau CYCLE CINEMA ITALIEN.

« 8 ½  »

film de Federico Fellini fut mon tout premier vertige au pays du Cinéma, auparavant je n’avais jamais rien vu de semblable. Je ne savais pas si les scènes relevaient du symbolisme ou de la réalité. Je ne comprenais même pas la psychologie du personnage principal (Marcello Mastroianni) qui semblait aussi spectateur de sa propre vie que moi du film. Je me sentis néanmoins happée par la mise en scène, les plans séquences interminables de ce film étrange. Jetant régulièrement un œil à l’horloge du salon qui approchait les deux heures du matin, je m’inquiétais de mes cours du lendemain, des interros de physique-chimie qui tombaient le samedi. Je n’espérais qu’une seule chose, que le film se finisse pour aller dormir. Mais espoir dilué ! Mastroianni se perdait de scène en scène et décidait de revisiter des lieux improbables et injustifiés par rapport à l’intrigue. De mon point de vue bien sûr, les yeux me piquaient et le « démon Mastroianni » ou Fellini lui-même m’éloignaient diaboliquement et génialement de mon sommeil réparateur, j’avais envie de sombrer et je luttais pour rester consciente.

L’expérience se répéta, dans la lutte pour rester éveillée du moins, presque tous les vendredis. À l’époque, je n’aurais su dire précisément ce qui m’aimantait tant à ces films. En premier lieu, sûrement l’aspect graphique de ces images en noir et blanc, contrastées, leur étrange esthétique, leurs compositions graphiques, leurs lignes fortes. Puis dans un second temps, la psychologie des personnages m’intrigua. Très « hallucinés », ils m’apparaissaient en général assez fous. Ils hurlaient, pleuraient, ou à l’opposé, se présentaient complètement « murés » et fantomatiques. Ils imprégnaient la pellicule de leur jeu attractif.  Jouaient aussi de leur photogénie. Ces films, en langue italienne pétaradante et envolée à la fois, offraient à leurs spectateurs quelque chose d’inouï. Le CINÉ-CLUB toujours en Version Originale me sensibilisait au rythme des dialogues, à ses impulsions qui changeaient selon les pays et leur langue.

Ces programmations nocturnes m’ont longtemps laissée un sentiment d’expérience d’interdite. Je suppose que le « DRAME », en tant que genre cinématographique, incarnait pour l’enfant que j’étais encore, une affaire réservée qu’aux adultes. Mais lorsque je parle de vertige, je veux parler d’une joie, d’une excitation profonde qui me saisissait car j’avais l’incontournable sentiment que ces films étaient faits pour moi, et moi pour eux. Ce qui n’est pas loin du sentiment amoureux. Du fait de mon jeune âge, j’’ai suivi mes premiers grands émois en spectatrice clandestine. Avec l’impression troublante de dérober des secrets.

J’étais devenue, sans le savoir encore, une future « voleuse d’images ». Une collectionneuse de moments et de faits anodins.

Plus tard, mon style de photographie y répondit.

Plus tard ces premiers beaux films se révéleraient avoir été une incroyable initiation pour une approche du domaine artistique. Je n’attendis plus jamais d’une œuvre qu’elle me présente un univers qui ressemble au mien mais plutôt qu’elle m’étonne, me stimule, me dérange, me questionne. Bref, que l’œuvre apporte quelque chose de plus à ma vie.

Je dirais, avec le recul des années passées, que les préoccupations des personnages de ces films ne m’étaient pas si étrangères, Amour-Jalousie-Désir-Convoitise-Culpabilité- Captivité-Injustice. Elles apparaissaient, juste à mon jeune âge, plus révélées, plus assumées sur la pellicule que dans l’univers qui m’entourait alors.

Tous les vendredis, je fus donc présente à mon poste pour en apprendre davantage sur le monde, par «  l’intérieur ».

Ma curiosité m’emportait vers ce qui se cachait derrière un crime, une obsession, une quête, un amour impossible, une rupture, une méchanceté. La mise en scène me permettait d’entrer dans les pensées de personnages charismatiques, dans leurs rêves et leurs cauchemars, dans leurs faiblesses et leurs désirs secrets.

Grâce au travail artistique des réalisateurs et pour l’enfant que j’étais encore, les humains m’apparaissaient plus courageux. Et s’ils se révélaient plus lâches parfois, ils m’apparaissaient tout de même plus hardis et plus investis, plus sincères face à l’adversité ou face à eux-mêmes, que n’importe qui que je connaissais dans mon entourage et mon quotidien. Si je trouvais parfois à m’identifier, j’enviais certains d’entre-eux d’avoir le cran de traverser la vie de façon aussi bouillonnante, aussi passionnée. Heureusement, grâce à la magie du cinéma, j’y parvenais moi aussi, par procuration. Le temps d’un film, chaque semaine, m’attendaient de nouvelles destinées auxquelles je m’abandonnai.

Il me faut préciser que durant un mois, le CINÉ-CLUB présentait quatre films d’un même réalisateur. Après l’Italie, je découvris la Suède avec Bergman dont je trouvais les films austères et plombants mais tout autant passionnants. Ses personnages névrosés me fascinèrent, et entre autres, je préférai Sonate d’automne  et Persona . Succédèrent le Japon avec Oshima  et son sulfureux Empire des sens, Rashomon  deKurosawa, puis l’Amérique avec Elia Kazan et ses films Baby Doll, America, America . Le bouleversant 2001, l’Odyssée de l’espace  de Stanley Kubrick. Puis le CINÉ- CLUB présenta L’Allemagne avec Alice dans les villes, l’Ami américain  de Wim Wenders qui me firent rêver, juste avant Le tambour  film de Völker Schlöndorff, qui me rendit réellement malade. Mais je considérai ce film comme une perle. Une perle sombre.

Autant d’esthétiques que de cultures dans cette belle collection de films puissants. Le point commun de toutes ces œuvres restait le destin humain et ses émotions. Et chaque film me révélait une esthétique adaptée à son « exploration » singulière du monde.

Même s’ils s’affichaient plus abstraits parfois scandaleux, ces cinémas-là m’apparurent donc infiniment plus authentiques, plus responsables que les seuls films plaisants que j’avais vénérés jusque-là. Ces derniers, interprétés par Louis de Funès, Fernandel,  Mireille Darc, ou Jean Paul Belmondo, m’avaient apporté, certes, de la légèreté dans des moments très agréables mais ni la profondeur ni la complexité du monde. Pour vivre la réalité du monde, il y avait comme un d’effort à fournir, pour moi, une certaine tension à accepter.

Les acteurs, soudain caméléons troublants, m’apparurent eux-aussi sous un jour tout nouveau.

En découvrant « Rocco et ses frères »  de Luchino Visconti -1960, je fus stupéfaite par une Annie Girardot, par exemple, incarnant une femme fatale possédée de pulsions destructrices. Soudain dévergondée et d’une beauté magnétique, alors que jusque-là je ne l’avais remarquée, et appréciée, qu’en épouse bécasse dans « la Zizanie » de Claude Zidi.

La programmation du CINÉ-CLUB  plongeait ses spectateurs dans un monde aux angles plus acérés, aux goûts plus acides, ou plus amers et aux désirs sans fond me semblait-il. Le CINEMA était devenu pour moi un univers plus dense, plus intéressant que celui de ma vie. L’amour du cinéma m’est venu comme cela, à l’aube de mon adolescence, et cet intérêt devenu immédiatement passion n’a plus jamais faibli. Je suis rapidement devenue cinéphile, puis je me mis à rêver de cinéma, mais pas seulement…

Apports et LEÇONS DE VIE de quelques films cités en vrac, parfois déjà évoqués.

« Mort à Venise »  de Luchino Visconti -1971 : me présenta la force du désir. Ce « quelque chose » de mystérieux qui, au fond de nous, nous pousse à survivre, à aimer, à nous dépasser. L’histoire racontait les derniers jours d’un musicien attiré par la beauté innocente d’un jeune adolescent. Ce jeune n’étant pas insensible à la séduction qu’il opérait sur l’homme vieillissant, l’histoire développait les ambiguïtés et les aspirations métaphysiques.

Ce film m’a, par exemple, permis de respecter le désir, et de l’assumer comme une émotion noble. Tout au long de mon parcours de vie, j’ai souvent repensé à cette œuvre. Je me suis toujours rappelé qu’il faut suivre son cœur. Qu’il le faut parce que c’est sacré. Le désir est sacré et nous fait vivre. Pour moi, c’est «Mort à Venise » qui l’avait magnifiquement illustré.

« Allemagne année zéro » de Roberto Rossellini -1948 : Les années noires de l’après-guerre en Allemagne suit le parcours d’un enfant désœuvré qui commet un meurtre et qui se suicide. Aucune explication n’était donnée. Cela m’a appris que l’être humain est fragile, et que, malgré toutes ses apparences, il reste ignorant. Que même innocent, il peut être dangereux lorsqu’il se trouve en marge.

« Stromboli » de Roberto Rossellini -1950 : Une terre rude, des conditions d’existence qui pèsent sur les êtres. Une séquence réelle filmée de pêche au thon traditionnelle, hallucinante, au harpon, par une communauté de pêcheurs. J’y rencontre la force des éléments, la force de l’obstination humaine qui l’a fait survivre.

« L’éclipse »  de Michelangelo Antonioni : La séparation d’un couple comme une décomposition. Le réalisateur semblait guetter à la trace la moindre émotion, sur les traits des acteurs, ce qui révélait, traduisait toutes les étapes d’une rupture. J’apprends que la fatalité n’a que peu de poids dans nos vies.

« Fellini Roma » de Federico Fellini : La relation intime et amoureuse avec une ville historique, marquée par ses habitants. L’illustration d’une civilisation en effervescence. Fellini comme la possibilité de transcender la vie matérielle.

« Amarcord » aussi de Federico Fellini : Les aventures d’une bande de gamins fougueux et libres. Savoir mettre à distance le trop sérieux infertile.

« 8 ½ » encore de Fellini – 1963 : Le trouble d’un artiste en crise d’inspiration, hypersensible à ce qui l’entoure. Le mélange de fantasmes et de réalités enrichissant une vie.

C’est aussi après tous ces visionnements que je me suis formulé une promesse secrète :

« PLUS TARD MOI AUSSI J’AIMERAIS RÉALISER DES FILMS  … »

« Pour exprimer tout ce qui dans la vie se révèle si difficile ordinairement à dire, à voir ou à partager. » 

Je me souviens de cet éclairage pour cet objectif lointain qui par ailleurs m’apparaissait des plus intimidants.

Mais ce qui est scellé tôt nous quitte rarement, et je suis passé ensuite à l’écriture et à la réalisation, comme je l’ai pu, autant que je l’ai pu, car le cinéma est une industrie et il n’est pas facile d’y entrer. C’est donc avec « le CINÉ-CLUB » comme souvenir de mon ultime professeur de cinéma que j’ai tracé mon lien avec le cinéma et la création.

Pour finir, il me faut synthétiser cette expérience en précisant quatre choses qui me semblent importantes :

  • Ces premiers films n’avaient pas été pour moi de simples « histoires », ils avaient été des « thèmes ».
  • Pour l’autodidacte que j’étais et que je suis restée,  ce « CINÉ-CLUB »   fut mon premier grand professeur – vous l’aurez compris, me prodiguant in vivo ses premières leçons esthétiques. C’est grâce à lui que j’ai eu envie tout au long de mon existence d’essayer de vivre quelque chose « de plus grand » et de plus passionné.
  • Ces films m’ont prouvé que les chefs-d’œuvre touchaient tout le monde.

Et enfin et surtout que :

  • La réalité a besoin de détours de formes pour devenir vivante. Parce qu’une simple copie ne saurait y parvenir.

Ainsi, l’art, LE SEPTIÈME ART, est une question d’esthétique, d’inventivité et d’intensité. De mystères. D’infinis accordés. De rêves et de cauchemars. Et de nuits blanches…

  1. Témoignage convaincant et qui donne envie de voir la suite.

Une réflexion sur « ciné passion 1 »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.